Archives de catégorie : [DOMAINE CHILIEN]

Mercedes Sosa et Joan Baez chantent Violeta Parra | Gracias a La Vida

 

 

Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello
Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello

Auteur, compositeur : Violeta Parra
Interprètes : Mercedes Sosa et Joan Baez

 

Gracias a La Vida

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio dos luceros, que cuando los abro
Perfecto distingo lo negro del blanco
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Y en las multitudes el hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el oído que en todo su ancho
Graba noche y día, grillos y canarios
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Y la voz tan tierna de mi bien amado

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el sonido y el abecedario
Con el las palabras que pienso y declaro
Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando
La ruta del alma del que estoy amando

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la marcha de mis pies cansados
Con ellos anduve ciudades y charcos
Playas y desiertos, montanas y llanos
Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio el corazón que agita su marco
Cuando miro el fruto del cerebro humano
Cuando miro al bueno tan lejos del malo
Cuando miro al fondo de tus ojos claros

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la risa y me ha dado el llanto
Así yo distingo dicha de quebranto
Los dos materiales que forman mi canto
Y el canto de ustedes que es mi mismo canto
Y el canto de todos que es mi propio canto
Gracias a la vida que me ha dado tanto

 

 

 

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné deux étoiles brillantes, et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc et dans le haut ciel son fond étoilé
Et dans la foule l’homme que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le son et l’alphabet
Avec lui les paroles que je pense et que je déclare
Mère, ami, frère et lumière éclairant
Le chemin de l’âme de celui que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués
Avec eux j’ai marché dans les villes et les flaques d’eau,
Les plages et les déserts, les montagnes et les plaines
Et ta maison, ta rue, et ta cour.

Merci à la vie qui m’a tant donné
Elle m’a donné mon cœur qui agite son cadre
Quand je regarde le fruit du cerveau humain
Quand je regarde le bien si éloigné du mal,
Quand je regarde au fond de tes yeux si clairs.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs
Ainsi je distingue le bonheur du malheur
Les deux matériaux qui constituent mon chant
Et votre chant qui est le même chant

Et le chant de tous, qui est mon propre chant.

 

Violeta Parra, traduction française Mercedes Sosa

Résurrection | Roberto Bolaño


 

 

 

Résurrection

La poésie se glisse dans le rêve
pareille à un plongeur dans un lac.
La poésie, courageuse comme personne,
se glisse et coule
à pic
dans un lac infini comme le Loch Ness
ou trouble et funeste comme le lac Balaton.
Contemplez-la depuis le fond :
un plongeur
innocent
enveloppé dans les plumes
de la volonté.
La poésie se glisse dans le rêve
pareille à un plongeur mort
dans l’œil de Dieu.

Roberto Bolaño, Les chiens romantiques, Poèmes 1980-1998, traduit par Roberto Amutio, Éditions Christian Bourgeois, 2012.

 

Ludwig van Beethoven
Piano Hélène Grimaud

Fantasia for Piano Chorus and Orchestra in C Minor Op 80-1 Adagio
Live Stockholm 2003

 

 

Roberto Bolaño | Les chiens romantiques

 

 

 

Les Chiens romantiques
(Bêtes fantastiques Marc Chagall)

Photographie S.-E.S.2019

 

Les chiens romantiques

En ce temps-là j’avais vingt ans
et j’étais fou.
J’avais perdu un pays
mais j’avais gagné un rêve.
Et si j’avais ce rêve
le reste était sans importance.
Travailler ou prier
ou étudier à l’aube
auprès des chiens romantiques.
Et le rêve vivait dans le vide de mon esprit.
Une chambre en bois,
dans la pénombre,
dans l’un des poumons du tropique.
Et parfois je retournais en moi
et je rendais visite au rêve : statue qui s’éternise
en des pensées liquides,
un ver blanc qui se tord
dans l’amour.
Un amour le mors aux dents.
Un rêve dans un autre rêve.
Et le cauchemar me disait : tu grandiras.
Tu t’éloigneras des images de la douleur et du labyrinthe
et tu oublieras.
Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.
Je suis ici, ai-je dit, avec les chiens romantiques
et c’est ici que je vais rester.

Roberto Bolaño, Les chiens romantiques, Poèmes 1980-1998, traduit par Roberto Amutio, Éditions Christian Bourgois, 2012.

 

 

Pablo Neruda | Je suis né tant de fois

 

 

Je suis né tant de fois
que je possède une expérience salubre
en tant que créature de la mer
aux célestes atavismes
et à destination terrestre.
Et ainsi je me déplace sans savoir
à quel monde je vais revenir
ou si je vais continuer à vivre.
Alors que les choses se résolvent
j’ai laissé ici mon témoignage
ma voguante vaguedivague
afin qu’en la lisant beaucoup
personne ne puisse rien apprendre,
si ce n’est le mouvement perpétuel
d’un homme clair et confondu,
d’un homme pluvieux et joyeux,
énergique et automnal.

Et maintenant derrière cette feuille
je m’en vais et ne disparais pas;
je ferai un bond dans la transparence
comme un nageur du ciel,
et je recommencerai à grandir ensuite
jusqu’à être un jour si petit
que le vent m’emportera
et je ne saurai plus comment je m’appelle
et je ne serai plus quand je m’éveillerai :

alors je chanterai en silence.

Pablo Neruda, Vaguedivague, Traduction de Guy Suarès, Poésie/Gallimard, 2013, p 183 et 184.

 

 

 

Gonzalo Rojas | Nous sommes un autre soleil

 

 

Et quand tu écriras, ne regarde pas ce que tu écris, pense au soleil
qui brûle sans voir et lèche le Monde d’une eau
de saphir pour que l’être
soit et que nous dormions dans l’émerveillement
sans lequel il n’y a pas de planche de salut, il n’y a pas de pensée
ni de fascination pour les jeunes filles
en fleur depuis l’antiquité des orchidées d’où
advinrent les syllabes qui en savent plus que la musique, plus,
beaucoup
plus que l’enfantement.

Gonzalo Rojas, Nous sommes un autre soleil, Traduit de l’espagnol (Chili ), et présenté par Fabienne Bradu, Orphée/ La Différence, 2013, p. 29.