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Henry Bauchau | L’écriture à l’écoute

 

 

 

y a rien de nécessaire
Sauf être là, à chaque instant, de plus en plus.

Quand j’écris Géologie, j’habite Gstaad depuis cinq ans. La contemplation quotidienne des montagnes, la succession des saisons dans le même paysage, l’écoute constante du torrent qui s’écoule apaisé ou tumultueux sous notre chalet y font sentir leur présence. C’est elle qui me conduit de page en page et de pensées en méditations à une sorte de conclusion ou de décision abrupte sur laquelle le poème se clôt :

Ai-je bien écouté ?
J’entre dans le courant, je m’enfonce, je nage.
Survient que ne comprenant plus, je suis compris.

Terminé en 1957, l’ensemble des poèmes qui composent Géologie sera publié en 1958. J’ai quarante-cinq ans quand paraît ce premier livre. Gengis Khan, achevé en 1955, ne paraîtra qu’en 1960 et ne sera joué qu’en 1961. Je suis donc un écrivain tardif et même attardé. J’ai d’ailleurs toujours été attiré par ces êtres errants, attardés de la vie dont j’ai parlé dans un poème : Les Enfants éternels. Ceux que la nature à regret façonna pour devenir “son rêve aventureux qui tente un premier pas”. Je pense parfois, ou j’espère, être de ceux avec qui la nature tente un premier pas mais pourtant je n’appartiens à aucune des avant-gardes qui ont dominé le monde artistique de notre époque. Il m’est arrivé de le regretter, mais je constate que j’écris dans les limites de constellations impérieuses. Si l’invention de la langue et des formes, si l’aventure du monde me passionnent, je ne puis écrire que ce qui s’est d’abord intériorisé en moi. Ce n’est pas moi qui vais vers le poème, c’est lui qui vient vers moi. Cela commence par un son, un rythme, une image et j’ai soudain le désir, l’espérance d’écrire un poème. Je ne sais d’où surviennent ces sensations inattendues, je vois seulement qu’elles sont en mouvement et que, pour les retenir, je dois me faire mouvant comme elles. Je m’avance dans la pesanteur et la liquidité des mots, j’entre dans leur jeu. J’entrevois que si je parviens à quitter mes chemins battus je pourrai, par attirances et dissociations, assonances et dissonances, découvrir entre eux des convenances et des ruptures qui me sont encore étrangères.
Je me sens guidé par un rythme d’abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j’ai la fermeté suffisante pour l’attendre et pour l’écouter. C’est un moment de bonheur où je communique avec une profondeur, avec un immense passé, tout en me dirigeant, de façon imprécise mais certaine, en avant. Ce bonheur, ce leurre offert à mon espoir par un amour véritable, mais qui doit demeurer ignoré, est nécessaire pour que je continue à poursuivre mon entreprise ou mon voyage. Car entre-temps j’ai plus ou moins perdu de vue mes perceptions initiales. L’esprit n’est plus orienté vers un but mais par le désir de s’enfoncer – et peut-être de se perdre – dans une matière. Matière verbale, matière d’images, de sons et de sens. Matière de l’écriture elle-même qui est toujours pour moi matière féminine. Cette matière attire l’esprit, le capte, le lie à l’œuvre, à la table de travail et à la nécessité d’un intense loisir qui le force à mettre douloureusement entre parenthèses ses autres préoccupations. La poésie dévaste la vie courante, la dénude et déborde le poète. Le poème souvent perd le souvenir de la source et la direction de l’estuaire. Il m’amène parfois à vivre, à comprendre, à dire tout autre chose que ce que je voulais exprimer en commençant. A perdre la vision première, initiante ou initiatique qui devait m’aider à me découvrir, à retrouver l’objet perdu et à inventer, au-delà de sa banalité, la vérité de l’existence. C’est le moment de la patience, de la ténacité, d’un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder, remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liaisons nécessaires. J’écris le poème de jour mais il se fait de nuit. C’est hors du travail de la conscience que se font les véritables rencontres, découvertes et incendies de mots. La difficulté, insoluble le soir, se dénoue le matin parce que, sans que je le sache, “quelque  chose” y a travaillé toute la nuit.
Ce que je décris, est-ce l’inspiration ou le travail du poète ? Baudelaire a marqué ces deux temps de l’activité poétique. Il dit : “C’est par le loisir que j’ai, en partie, grandi.” Et dans une autre réflexion : “L’inspiration, c’est la table de travail.” “L’écriture, m’a dit un jour L., c’est un lapsus.” J’ai été surpris par cette formulation abrupte qui ne cesse depuis de m’interroger. Il est vrai que l’écriture, l’aventure poétique ressemble à un lapsus, à une irruption de l’inconscient à contre-courant de l’immense phrase de la vie courante et du tumulte du temps. La dictée intérieure de la création naît de l’intense loisir du silence pour aller vers celui d’une écoute. Dans l’intervalle, il y a l’inspiration de la table de travail car le côté divin de la poésie est antérieur au poème qui se dirige non vers les dieux mais vers ce qu’il y a de plus humain dans l’homme.

Henry Bauchau, L’Ecriture à l’écoute, Essais réunis et présentés par Isabelle Gabolde, Actes Sud, Hors collection, Édition numérique, 2000.

Dépendance amoureuse du poème | Henry Bauchau

 

 

DÉPENDANCE AMOUREUSE DU POÈME

 

Survient un son, un rythme, une image, une intuition, et j’ai soudain le désir, l’espérance d’écrire un poème. Je ne sais d’où viennent ces impressions inattendues, je vois seulement qu’elles sont en mouvement et que pour les retenir je dois me faire mouvant comme elles. Je m’avance dans la pesanteur et la limpidité des mots, j’entre dans leur jeu. J’entrevois que si je parviens à quitter mes chemins battus je pourrai, par attirances et dissociations, assonances et dissonances, découvrir entre eux des convenances et des ruptures qui me sont encore étrangères.

Je me sens guidé par un rythme d’abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j’ai la fermeté suffisante pour l’attendre et pour l’écouter.

C’est un moment de bonheur où je communique avec une profondeur, avec un passé, tout en me dirigeant, de façon imprécise mais certaine, en avant. Ce bonheur, ce leurre offert à mon espoir par un amour véritable mais qui doit demeurer ignoré, est nécessaire pour que je continue à poursuivre mon entreprise, ou mon voyage, sans savoir où je vais. Car entre-temps j’ai plus ou moins perdu de vue mes perceptions initiales. l’esprit n’est plus orienté vers un but mais par le désir de s’enfoncer — et peut-être de se perdre — dans une matière. Matière verbale, matière d’images, de sons et de sens. Matière de l’écriture elle-même qui est toujours pour moi matière féminine. Cette matière attire l’esprit, le capte, l’attache. Il y entre pour renaître mais elle le lie à l’oeuvre, à la table de travail et à la nécessité d’un intense loisir qui le force à mettre entre parenthèses toutes ses autres préoccupations. je sens un vif désir de sortir au plus vite de cet état de dépendance quand l’inévitable apparition du désespoir m’y replonge. Cet instant de désespoir est connu aussi du prosateur mais il est plus intense pour le poète. La poésie dévaste la vie courante, elle la dénude, elle déborde le poète. la prose peut garder le souvenir de la source et avoir la prescience de l’estuaire. le poème souvent le perd radicalement. Il m’amène parfois à vivre, à comprendre et à dire tout autre chose que ce que j’espérais exprimer en commençant. Il me force à parcourir tout le champ de mes contradictions et l’apparente opposition des contraires. A perdre la vision première, initiatique, qui devait m’aider à me découvrir, à retrouver l’objet perdu et à inventer, au-delà de sa banalité, la réalité de l’existence.

C’est le moment de la patience, de la ténacité, d’un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder, remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liaisons nécessaires. Parfois l’effort et l’attente sont sans résultat, le poème se perd entre les mailles trop larges du langage. Il arrive qu’un autre poème surgisse, inespéré, de ses ruines. La résistance peut aussi céder, sans que je sache pourquoi, par l’abandon peut-être du vers donné, de l’image à laquelle je tenais le plus ou par l’apparition soudaine d’un mot-guide.

J’écris le poème de jour mais je sais par expérience qu’il se fait de nuit. C’est hors du travail de la conscience que se font les véritables rencontres, découvertes, assemblées et incendies de mots. C’est alors que s’opèrent les plus éclairantes de leurs conjonctions amoureuses. La difficulté, insoluble le soir, se dénoue le matin parce que j’y ai, sans le savoir, travaillé toute la nuit.

La vie courante, dévastée pendant quelques jours ou quelques mois par l’espérance, par le don du rythme et du sens, retrouve son cours habituel.

Je m’aperçois que le poème m’a maintenu pendant ce temps sous l’action et le pouvoir d’une dépendance amoureuse. Je retrouve ma liberté avec la crainte et l’espérance de la perdre à nouveau. Me souvenant des jours que je viens de vivre dans les labyrinthes, sous la dictée et la dictature du poème, je me dis que l’on ne vit pleinement que dans l’amour. Avec ses dépendances, avec son indépendance supérieure. Cet excès auquel seul il accède.

Henry Bauchau, Poésie complète, Actes Sud, 2009, pp. 7 & 8.