Archives de catégorie : Cortázar (Julio)

Julio Cortázar | L’Homme à l’affût

 

L’homme à l’affût rend hommage à Charlie Parker. Cortázar joue d’une écriture aussi aérienne que celle d’un oiseau, d’un alto aux prises avec Ornithology. Quel que soit le répertoire, Bird dans l’exercice de son jeu, aimait à répéter cette phrase énigmatique : « ça, je suis en train de le jouer demain » !

Sylvie-E. Saliceti

 (…) le renoncement à la satisfaction immédiate avait amené Johnny à élaborer un nouveau langage qu’il poussait aujourd’hui, avec d’autres musiciens, jusque dans ses derniers retranchements. C’est un jazz qui rejette tout érotisme facile, tout wagnérisme si je puis dire, et qui se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n’être que peinture. Mais une fois maître de cette musique qui ne facilite ni l’orgasme ni la nostalgie, cette musique que j’aimerais pouvoir appeler métaphysique, Johnny semble vouloir l’utiliser pour s’explorer lui-même, pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus chaque jour. C’est en cela que réside le haut paradoxe de son style, son agressive efficacité. Incapable de se satisfaire, il est un éperon perpétuel, une construction infinie qui ne trouve pas son plaisir dans l’achèvement mais dans l’exploration sans cesse reprise, l’emploi de facultés qui dédaignent ce qui est immédiatement humain sans rien perdre de leur humanité. Et quand Johnny se perd, comme ce soir, dans la création infiniment recommencée de sa musique, je sais très bien qu’il n’échappe à rien.

(…)

 

Miles, à un moment, s’est mis à jouer quelque chose de tellement beau que j’ai failli tomber à la renverse et alors j’ai démarré, les yeux fermés, je volais. Je te jure, Bruno, que je volais. Je m’entendais comme si quelqu’un d’autre était debout près de moi, en moi-même, mais infiniment loin… Pas exactement quelqu’un d’autre… Vise la bouteille comme elle tangue, c’est pas croyable… Ce n’était pas quelqu’un d’autre, je cherche une comparaison… C’était la certitude, la rencontre, comme dans certains rêves, tu vois ce que je veux dire ? Quand il n’y a plus de problèmes, que Lan ou les autres filles t’attendent avec un poulet rôti, que tu n’attrapes aucun feu rouge en voiture, que tout roule doux comme une boule de billard. Ce qui était à côté de moi c’était comme moi-même, mais ça ne tenait pas de place, ça n’était pas à New York et surtout pas dans le temps, surtout pas obligé, après… il n’y avait pas d’après…

Julio Cortázar, L’Homme à l’affût, Éditions Gallimard, Format N., 2020, pp.43/44/45 & p.86.

 

Ornithology
Charlie Parker & Miles Davis

 

Julio Cortázar | Cronopes et Fameux

 

 

Le chant des Cronopes

Lorsque les Cronopes chantent leurs chansons préférées, ils le font avec tant d’enthousiasme qu’ils se laissent fréquemment renverser par des camions et cyclistes, tombent par la fenêtre, perdent ce qu’ils ont en poche et jusqu’au compte des jours. Lorsqu’un Cronope chante, les Espérances et les Fameux accourent l’écouter, bien qu’ils ne comprennent guère une joie aussi extrême et sont en général un peu scandalisés. Au milieu du chœur, le Cronope lève ses petits bras comme s’il soutenait le soleil, comme si le ciel était un plateau et le soleil la tête de saint Jean-Baptiste, de sorte que la chanson du Cronope c’est Salomé nue dansant pour les Fameux et pour les Espérances qui restent là bouche bée à se demander si M. le curé et si les convenances. Mais comme au fond ils sont bons (les Fameux vraiment bons et les Espérances bêtes), ils finissent par applaudir très fort le Cronope qui s’éveille en sursaut, regarde autour de lui et se met à applaudir lui aussi, le pauvre.

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Traduction de l’espagnol (Argentine) par Laure Guille-Bataillon, Éditions Gallimard, 2014.