César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

Zénon ou le thème de l'alchimie dans l'oeuvre au noir

 

Célébrations argentines | Roberto Juarroz & Misa Criolla

 

 

 

 

Pour A.  et J.C.

[…] la poésie est aussi une célébration paradoxale, une ferveur devant la vie, un enthousiasme au sens grec, une vibration et même, parfois, un chant. Peu importe qu’elle parle de la douleur ou de la mort, de l’absurde ou du néant. (…) C’est la plus grande intensité possible du vécu. C’est garder en mémoire que « peut-être l’unique sens est-il l’intensité sans le sens » (… )

 

Célébrer ce qui n’existe pas
Est-il un autre chemin pour célébrer ce qui existe ?

Célébrer l’impossible.
Est-il une autre façon de célébrer le possible ?

Célébrer le silence.
Est-il une autre manière de célébrer la parole ?

Célébrer la solitude.
Est-il une autre voie pour célébrer l’amour ?

Célébrer l’envers.
Est-il une autre forme de célébrer l’endroit ?

Célébrer ce qui meurt.
Est-il un autre chemin pour célébrer la vie ?

Le poème est toujours célébration
car il est toujours l’intensité
extrême d’un fragment du monde,
son épaulement de ferveur restituée,
sa poignée d’enthousiasme,
sa plus juste prononciation (…)

*

Art de l’impossible, la poésie est une recherche constante de l’autre côté des choses, du caché, de l’envers, du non-apparent, de ce qui semblait ne pas être (…)

*

La poésie est beaucoup plus qu’un genre littéraire ou qu’une formule ludique ; c’est la parole convertie en création et menée à son extrémité, là où le mot de Nietzsche acquiert une force à donner le frisson : Dis ta parole et brise-toi. Oui, je crois que la poésie, finalement, consiste en cela : créer et se briser. Est-il une autre manière de résoudre l’énigme d’être et de ne pas être ?

*

Où est l’ombre
d’un objet appuyé contre le mur ?
Où est l’image
d’un miroir appuyé contre la nuit ?
Où est la vie
d’une créature appuyée contre elle-même ?
Où est l’empire
d’un homme appuyé contre la mort ?
Où est la lumière
d’un dieu appuyé contre le néant ?

Dans ces espaces sans espace
est peut-être ce que nous cherchons.

Roberto Juarroz, Poésie et réalité, Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson, Collection Terre de poésie, Éditions Lettres Vives, 1987, pp.51/52/ 55&S.

Misa Criolla
Compositeur Ariel Ramirez
Neue Wiener Stimmen
Misa Criolla und internationale Weihnachtslieder

 

 

 

Alejandra Pizarnik | Arbre de Diane

 

 

Arbre de Diane

9.

Ces os qui brillent dans la nuit,
ces mots comme des pierres précieuses
dans la gorge vive d’un oiseau pétrifié,
ce vert très aimé,
ce lilas si chaud,
ce coeur qui seul est mystérieux.

Alejandra Pizarnik, Arbre de Diane, Traduction et postface de Jacques Ancet, Préface de Octovio Paz, Ypsilon Éditeur, 2014, p 21.

 

 

 

Alfonsina y el mar par Maurane

 

 

 

Hommage à la voix chaude, sensuelle de Maurane qui interprétait magnifiquement Brel et Nougaro.

Quant à la chanson ci-dessous Alfonsina y el mar, signée Ariel Ramírez et Félix Luna, elle décrit le drame d’une poète née en Suisse, Alfonsina Storni Martignoni (1892-1938), amie de Borges, Pirandello, Marinetti, Federico García Lorca. Atteinte d’un cancer en 1938, elle se suicide, et ce poème résonne comme une prédiction.

 

 


Alfonsina Storni Martignoni (1892-1938)

Alfonsina y el mar
Auteur, compositeur : Ariel Ramírez, Félix Luna
Interprète : Maurane

 

 

Jorge Luis Borges | L’or des tigres

 

 

Le gardien des livres

Il n’y a pas de jours dans mes yeux.
Mon âge me défend les hautes étagères.
Des lieues de poussière et de sommeil encerclent la tour.
Pourquoi me mentir ?
La vérité est que je n’ai jamais su lire.
Mais la pensée me console
que l’imaginaire et le passé sont déjà la même chose
pour un homme d’un autre temps
qui contemple ce que fut la ville
et maintenant redevient le désert.
Qu’est-ce qui m’empêche de rêver que jadis
j’ai déchiffré la connaissance et la sagesse
et dessiné les symboles d’une main appliquée ?
Mon nom est Hsiang. Je suis celui qui garde les livres,
ces livres qui sont peut-être les derniers,
parce que nous ne savons rien de l’Empire
ni du Fils du Ciel.
Ils sont là, sur les hautes étagères,
proches et lointains à la fois,
secrets et visibles comme les astres.
Là sont les jardins, les temples.

Jorge Luis Borges, L’or des Tigres, Poésie/Gallimard, 2005, p 132.

 

 

Comme la rivière se remplit de brindilles | Pablo Urquiza

 

 

 

Comme la rivière se remplit de brindilles

Comme la rivière se remplit de brindilles par un jeu d’enfants,
d’une rive à l’autre le jour étend sa voix, la tienne.
Je ne sais rien des colombes qui passent sur ton front lorsque la nuit s’endort
ni des clefs tentant de t’arracher pour l’autre vie.
Je sais des syllabes dans l’ombre, courant inlassables sur les rails,
quand dans la plaine la ville n’est plus qu’une île sans sommeil.
Et par son accent navigue ta voix, indéclinable et fertile,
plus proche de la terre que des hautes sphères invisibles.
Spectacle comme la flamme qui monte sans traces, sans oiseaux,
ma vie te suit à travers ces terrains vagues. Elle te suit sans peur.
Elle te suit sans les pauses que la corde, la chemise et le pollen imposent.
Elle est une, toutes; elle est vraie et non : aveugle et lucide
comme le dos de ce chien où les paroles me figent.
L’été, ses trottoirs bienveillants de fruits, ses passants,
les lance-flammes bruyants, les claviers noirs et blancs des eaux…
suffisent-ils à inonder la nuit, à abandonner ta voix qui nous enchaîne ?
De son enclos d’avril l’automne envoie un long mugissement.
Cernes de scarabée, larmes d’un homme rabaissé.
Me voici, nourrissant jour après jour l’espérance couchée sur le fumier,
fébrile parmi les sexes d’où les fumées s’élèvent,
sans ascension possible, sans retours à venir. Il n’y reste que le regard,
attentif, des bourgeons soumis, de la racine innocente,
leur vision d’une universelle araignée tisserande …
Le jour amarre et je saute à terre. Les étoiles
rampent encore sur les eaux
qui s’éveillent à ta voix, qui est celle du monde.

Pablo Urquiza, Asile personnel, édition bilingue, L’inventaire, 2014, p. 43.

 

 

 

Les causes | Jorge Luis Borges

 

 

Les causes

Les crépuscules et les générations.
Les jours dont aucun ne fut le premier.
La fraîcheur de l’eau dans la gorge
D’Adam. L’ordre du paradis.
L’oeil déchiffrant les ténèbres.
L’amour des loups à l’aube.
La parole. L’hexamètre. Le miroir.
La tour de Babel et l’arrogance.
La lune que regardaient les Chaldéens.
Les sables innumérables du Gange.
Tchouang-tseu et le papillon qui le rêve.
Les pommes d’or des îles.
Les pas du labyrinthe vagabond.
La toile infinie de Pénélope.
Le temps circulaire des stoïques.
La monnaie dans la bouche du mort.
Le poids de l’épée sur la balance.
Chaque goutte d’eau dans la clepsydre.
Les aigles, les fastes, les légions.
César le matin de Pharsale.
L’ombre des croix sur la terre.
Les échecs et l’algèbre du Persan.
Les traces des longues migrations.
La conquête des royaumes avec l’épée.
La boussole incessante. La mer ouverte.
L’écho de la pendule dans la mémoire.
Le roi exécuté à la hache.
La poussière incalculable des armées.
La voix du rossignol au Danemark.
La ligne scrupuleuse du calligraphe.
Le visage du suicidaire dans la glace.
La carte du joueur. L’or vorace.
Les formes du nuage dans le désert.
Chaque arabesque du kaléidoscope.
Chaque remords et chaque larme.
Il a fallu toutes ces choses
Pour que nos mains se rencontrent.

Jorge Luis Borges, Poèmes d’amour, édition bilingue, Avant-propos de María Kodama, édité, préfacé et traduit de l’espagnol (Argentine ) par Silvia Baron Supervielle, Gallimard, 2014, p 80 à 83.

 

 

Jorge Luis Borges | L’or des tigres


 

L’OR DES TIGRES

Jusqu’à l’heure du couchant jaune
que de fois j’aurai regardé
le puissant tigre du Bengale
aller et venir sur le chemin prédestiné
derrière les barres de fer
sans soupçonner qu’elles étaient sa prison.
Plus tard viendraient d’autres tigres,
le tigre de feu de Blake ;
Plus tard viendraient d’autres ors,
Zeus qui se fait métal d’amour,
la bague qui toutes les neufs nuits
engendre neufs bagues et celles-ci neuf autres,
et il n’y a pas de fin.
Année après année
je perdis les autres couleurs et leurs beautés,
et maintenant me reste seul,
avec la clarté vague et l’ombre inextricable,
l’or du commencement.
Ô couchants, ô splendeurs du mythe et de l’épique,
ô tigres. Et cet or sans prix,
ô tes cheveux sous mes mains désireuses.

East Lansing, 1972

Jorge Luis Borges, L’or des tigres, Mis en vers français par Ibarra, Poésie/Gallimard, 2005, pp.228/229.

 

 

 

Alfonsina Storni Martignoni | Alfonsina et la mer par Cristina Branco et Mercedes Sosa

 

 

 

Alfonsina y el mar

Por la blanda arena que lame el mar
su pequeña huella no vuelve más
y un sendero solo de pena y silencio llegó
hasta el agua profunda
y un sendero solo de penas puras llegó
hasta la espuma

Sabe Dios que angustia te acompañó
qué dolores viejos calló tu voz
para recostarte arrullada en el canto
de las caracolas marinas
la canción que canta en el fondo oscuro del mar
la caracola
Te vas Alfonsina con tu soledad
¿ qué poemas nuevos fuiste a buscar ?
Y una voz antigua de viento y de sal
te requiebra el alma
y la está llamando
y te vas, hacia allá como en sueños,
dormida Alfonsina, vestida de mar.

Cinco sirenitas te llevarán
por caminos de algas y de coral
y fosforescentes caballos marinos harán
una ronda a tu lado.
Y los habitantes del agua van a jugar pronto a tu lado.

Bájame la lámpara un poco más
déjame que duerma, nodriza en paz
y si llama él no le digas que estoy,
dile que Alfonsina no vuelve.
y si llama él no le digas nunca que estoy,
di que me he ido.

Te vas Alfonsina con tu soledad
¿ qué poemas nuevos fuiste a buscar ?
Y una voz antigua de viento y de sal
te requiebra el alma
y la está llamando
y te vas, hacia allá como en sueños,
dormida Alfonsina, vestida de mar.

Alfonsina y el mar par Cristina Branco

Alfonsina et la mer

Sur le sable doux que lèche la mer
Sa petite empreinte ne revient plus
Et un chemin seul de peine et de silence est arrivé
Jusqu’à l’eau profonde
Et un chemin seul de peines pures est arrivé
Jusqu’à l’écume.

 

Dieu sait quelle angoisse t’a accompagnée
Quelles vieilles douleurs se sont tues avec ta voix
Pour t’allonger, bercée dans le chant
Des conques marines
La chanson que chante la conque dans les profondeurs obscures de la mer

[Refrain]
Tu pars Alfonsina avec ta solitude
Quels poèmes nouveaux es-tu allée chercher ?
Et une ancienne voix de vent et de sel
courtise ton âme
Et l’appelle
Et tu pars, vers là-bas comme dans un rêve
Alfonsina endormie, vêtue de mer.

Cinq petites sirènes t’emmèneront
Par les chemins d’algues et de corail
Et des hippocampes phosphorescents feront
Une ronde à tes côtés
Et les habitants de l’eau vont nager bientôt à tes côtés.

Alfonsina y el mar par Mercedes Sosa

Baisse la lumière un peu plus
Laisse-moi dormir, reposer en paix
Et s’il appelle, ne lui dis pas que je suis ici
Dis-lui qu’Alfonsina ne reviendra pas
Et s’il appelle, ne lui dis jamais que je suis ici
Dis que je suis partie.

*

Alfonsina Storni Martignoni (1892-1938) est une poète et auteur née en Suisse, dans la mouvance du post-modernisme argentin, amie des autres grands littérateurs d’Amérique du Sud, Juana de Ibarbourou -poète uruguayenne, Horacio Quiroga. Elle côtoie aussi Borges, Pirandello, Marinetti, rencontre Federico García Lorca. Elle est à la fois institutrice pour enfants déficients, engagée politiquement, « égérie des bibliothèques populaires du Partido Socialista de Buenos Aires », journaliste sous un pseudonyme à consonance chinoise! Parmi ses œuvres, Frente al mar (1919), Un cementerio que mira al mar (1920) et Alta mar (1934). Atteinte d’un cancer en 1938, elle se suicide, à l’identique de ce qui résonne dans ses poèmes comme une prédiction.
C’est ce drame qui inspira Alfonsina y el mar, la chanson de Ariel Ramírez et Félix Luna, interprétée, au long des années, par des artistes très diverses et de toutes les nationalités : de l’argentine Mercedes Sosa à la chilienne Violeta Parra, de la péruvienne Tania Libertad à la grecque Nana Mouskouri, de la portugaise Cristina Branco à l’espagnole Pasión Vega, Maurane et Claudia Meyer (en duo), et combien d’autres encore ? Des hommes aussi aussi ont interprété cette chanson au fil du temps s’imposant comme un standard : Miguel Bosé ou Alfredo Kraus, Bernard Lavilliers également, sur son dernier album (2010).

Ici les versions de Mercedes Sosa et Christina Branco. Deux voix diamétralement opposées.

S.-E. S.(source : note Wikipédia corroborée par quelques documents)

 

 

L’avènement | Jorge Luis Borges


**

*

L’avènement

J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu.
L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne
je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve.
Des spectres d’animaux traînant des dards brisés
ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant
je pressentais une faveur : telle promesse
tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne,
ou peut-être l’amour, une pierre magique…
J’avais reçu cela , j’en suis sûr, puis je l’ai
perdu. Mon souvenir rongé de millénaires
ne garde que cette nuit-là, que son matin.
J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur.
Soudain j’entends la sourde voix interminable
d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout,
mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent.
Je cours à la crevasse au fond de la caverne
et je les vois alors, braise rousse, les cornes
cruelles, l’échine monstrueuse, le poil
noir comme l’oeil lugubre aux aguets. Ils étaient
des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot
qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres,
mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom.
J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas
au monde avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne permis à personne de profaner
ce flot pesant de bestialité divine,
d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence.
Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé
des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe,
l’ocre et le vermillon traceraient leur image.
Ils furent dieux par la prière et les victimes.
Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira.
Innombrables furent mes formes et mes morts.

Jorge Luis Borges, L’or des tigres, Mis en vers français par Ibarra, Poésie/Gallimard, 2005, pp 202/203

*

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