Archives de catégorie : [DOMAINE ALGÉRIEN]

Malek Haddad | Souvent je me souviens


 

 

 

La longue marche ( Extraits)

Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai alors dans mes yeux cette longue patience
Du fellah qui regarde à ses mains incassables
L’histoire du pays où naîtra l’oranger
Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai rompu la galette
J’ai partagé les figues

Chez nous le mot Patrie a un goût de colère …
Ma main a caressé le cœur des oliviers
Le manche de la hache est début d’épopée
Et j’ai vu mon grand-père au nom du Mokrani
Poser son chapelet pour voir passer des aigles

Malek Haddad, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.194.

 

 

Bachir Hadj-Ali | Serment

 

Serment

Je jure sur la raison de ma fille attachée
Hurlant au passage des avions
Je jure sur la patience de ma mère
Dans l’attente de son enfant perdu dans l’exode
Je jure sur l’intelligence et la bonté d’Ali Boumendjel
Et le front large de Maurice Audin
Mes frères mes espoirs brisés en plein élan
Je jure sur les rêves généreux de Ben M’hidi et d’Inal
Je jure sur le silence de mes villages surpris
Ensevelis à l’aube sans larmes sans prières
Je jure sur les horizons élargis de mes rivages
A mesure que la plaie s’approfondit hérissée de lames
Je jure sur la sagesse des moudjahidin maîtres de la nuit
Je jure sur la certitude du jour happée par la nuit transfigurée par l’aurore
Je jure sur les vagues déchaînées de mes tourments
Je jure sur la colère qui embellit nos femmes
Je jure sur l’amitié vécue, les amours différées
Je jure sur la haine et la foi qui entretiennent la flamme
Que nous n’avons pas de haine contre le peuple français.

Alger, le 15 décembre 1960, Chants pour le onze décembre et autres poèmes, tiré à part de La Nouvelle Critique, 1963.

Bachir Hadj-Ali, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.214.

 

 

Abdelmadjid Kaouah | Dans l’alphabet de la neige

 

 

 

J’ai creusé les mots
Dans l’alphabet de la neige
Afin qu’ils ne soient pas définitifs
(…)
quelque chose a craqué
dans le noir de notre nuit
une branche de laurier échappée
à la fatalité de l’oued
quelque chose a craqué
dans le noir de la mémoire
l’orgueil du feu assumé par les casbahs
l’amour faisant violence à demain

désormais nous nous regarderons
de toute la hauteur de notre nudité

Abdelmadjid Kaouah, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.226/227.

 

 

 

Yacine Kateb | Scorpion

 

 

 

Scorpion

Pareil au scorpion
Toute colère dehors
J’avance avec le feu du jour
Et le premier esclave que je rencontre
Je le remplis de ma violence
Je le pousse en avant ma lance déployée
Et que la verve des scorpions le prenne
Et que le vent du feu l’enlève
Chaque jour plus léger

Yacine Kateb, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.220.

 

 

 

Tinariwen musique touareg du désert | Jean Amrouche

 

 

 

À l’homme le plus pauvre
à celui qui va demi nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige
à celui qui depuis sa naissance n’a jamais eu le ventre plein
On ne peut cependant ôter ni son nom
ni la chanson de sa langue natale.

Jean Amrouche, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.25.

 

 

Kel Tinawen
Tinariwen Les musiciens du désert
avec Cass McCombs

 

 

Bachir Hadj-Ali | Rêves en désordre

 

 

 

Rêves en désordres

Je rêve d’îlots rieurs et de criques ombragées
Je rêve de cités verdoyantes silencieuses la nuit
Je rêve de villages blanc bleu sans trachome
Je rêve de fleuves profonds sagement paresseux
Je rêve de protection pour les forêts convalescentes
Je rêve de sources annonciatrices de cerisaies
Je rêve de vagues blondes éclaboussant les pylônes
Je rêve de derricks couleur de premier ami
Je rêve de dentelles langoureuses sur les pistes brûlées
Je rêve d’usines fuselées et de mains adroites
Je rêve de bibliothèques cosmiques au clair de lune
Je rêve de réfectoires fresques méditerranéennes
Je rêve de tuiles rouges au sommet du Chélia
je rêve de rideaux froncés aux vitres de mes tribus
Je rêve d’un commutateur ivoire par pièce
Je rêve d’une pièce claire par enfant
Je rêve d’une table transparente par famille
Je rêve d’une nappe fleurie par table
Je rêve de pouvoirs d’achat élégants
Je rêve de fiancées délivrées des transactions secrètes
Je rêve de couples harmonieusement accordés
Je rêve d’hommes équilibrés en présence de la femme
Je rêve de femmes à l’aise en présence de l’homme

Je rêve de danses rythmiques sur les stades
Et de paysannes chaussées de cuir spectatrices
Je rêve de tournois géométriques inter-lycées
Je rêve de joutes oratoires entre les crêtes et les vallées
Je rêve de concerts l’été dans les jardins suspendus
Je rêve de marchés persans modernisés
Pour chacun selon ses besoins
Je rêve de mon peuple valeureux cultivé bon
Je rêve de mon pays sans torture sans prisons
Je scrute de mes yeux myopes mes rêves dans ma prison.

Bachir Hadj-Ali, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.215/216.

N.D.L.E : Que la joie demeure, P.J. Oswald, Tunis, 1970.

 

 

Yacine Kateb | Autant de fois

 

 

Africains

Autant de fois
Que le soleil décline
Et nous oblige à faire feu
Ascètes relevés des dilemmes
Le secret de notre influence
Jamais ne s’est perdu
Nous retrouvons l’empire du soleil
Ayant sombré comme des périscopes
Dans le remous du sol natal
Démembrés jusqu’à l’invisible
Et jusqu’au lieu sans heure faisant surface
Parmi les incroyables revenants
Nous retrouvons l’empire du soleil

Yacine Kateb, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.221.

 

Yacine Kateb | N’enterrez pas l’ancêtre

 

 

 

N’enterrez pas l’ancêtre
Tant de fois abattu
Laissez-le renouer la trame de son massacre
Il ne renonce pas
À déserter son ombre
L’orphelin de Grenade
Mûri en étranger
Ni à faire éclater son cœur entre nos dents
N’enterrez pas l’ancêtre tant de fois abattu
Le cavalier qui gronde et sourit dans son gouffre
Après nous il galope
Rouge et noir jour et nuit
En un renversement amer et lumineux

N’enterrez pas l’ancêtre
Sauvagement abattu
Il ne renonce pas à la lumière
(…)

Yacine Kateb, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.224.