Archives de catégorie : [CANTOPOÉSIE SUR TERRE À CIEL]

Léonard Cohen traduit par Sabine Huynh | Famous blue raincoat

 

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen, cette magnifique chanson «Famous Blue Raincoat», aussi hermétique que «Suzanne», figurant encore parmi ces « Songs from the road », legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à ciel.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

 

 

For Anne Sexton | Karen Alkalay-Gut traduite par Sabine Huynh

 

 

 

 

The Eternity of Menopause

for Anne Sexton

So there you are, nude
under your mother’s fur coat,
in the driver’s seat
with the engine running
in your closed garage.

This is it, Anne, your last chance
to make it big like Marilyn
and Sylvia. And though
I’m so much older now
then you were then,
nothing I can say
would help. Still
I can’t keep my mouth shut.

Hang on a bit –
we’ll get hormone replacement soon
and the urge to kill
at 45 will be understood.

God I remember your age !
Nights racing with unknown anxieties,
days aching with lost chances.

Believe me, dear, it gets better
from here.

 

 

L’éternité de la ménopause

pour Anne Sexton

Ainsi te voilà, nue
sous la pelisse de ta mère
dans le siège du conducteur
le moteur allumé
dans ton garage fermé.

Tu l’as saisie, Anne, ta dernière chance
d’aller aussi loin
que Marilyn et Sylvia. Je suis bien
plus vieille que tu ne l’étais alors
et pourtant rien
de ce que je pourrais dire
ne t’aiderait, mais je ne peux pas
la fermer.

Sois patiente –
on va bientôt recevoir un traitement
hormonal substitutif et l’envie folle de tuer
à l’âge de 45 ans sera comprise.

Mon Dieu je me souviens de ton âge !
Des nuits pulsant d’angoisses inconnues
des jours pleurant les occasions perdues.

Crois-moi, chérie, ça s’arrange
à partir de là.

Karen Alkalay-Gut, So Far So Good, Traduit en français par Sabine Huynh
Sivan/Boulevard, 2004, dossier sur la Revue Terre à ciel.

 

Mercy Street ( Song for Anne Sexton )
Peter Gabriel 
New Blood Orchestra
Live in London

 

 

Cette chanson écrite par Peter Gabriel fut reprise par Elbow dans Scratch my back : je te chante mais tu me chantes aussi… Etonnant et ambitieux projet Scratch My Back… And I’ll Scratch Yours; le principe est simple : Peter Gabriel revisite les chansons de divers artistes (de toutes époques, de tous styles), artistes qui à leur tour reprennent les grandes compositions de l’ex-Genesis. Un beau concept où l’on croise notamment les noms de David Bowie, Paul Simon, Elbow, Bon Iver, Talking Heads, Lou Reed, Arcade Fire, Magnetic Fields, Randy Newman, Regina Spektor, Neil Young ou bien encore Radiohead, Joseph Arthur et Feist.

 

 

 

Léonard Cohen traduit par Sabine Huynh | Suzanne

 

 

 

«Songs from the road» est un disque indispensable.
En 2008, Leonard Cohen entame une tournée, la première depuis quinze ans. Ses prestations saluées comme les meilleures de sa carrière donnent ce nouvel album de douze classiques revisités, complètement inédits et entièrement enregistrés en public, sur scène, notamment à Londres, au Canada et à Tel Aviv.

Cette dernière ville prend ici un relief particulier puisque la poète française Sabine Huynh qui vit à Tel Aviv, a traduit les textes du rhapsode folk —  plutôt de l’aède —sous le titre «Bye-bye, Leonard Cohen», pour la Revue Terre à ciel.

Un entretien radiophonique de Sabine Huynh avec Jacqueline Behar, diffusé par Radio Kol Israël le 19 novembre 2016, témoigne de l’expérience de ces traductions françaises des textes de Leonard Cohen .

 

 

Suzanne
Suzanne takes you down to her place near the river
You can hear the boats go by
You can spend the night beside her
And you know that she’s half crazy
But that’s why you want to be there
And she feeds you tea and oranges
That come all the way from China
And just when you mean to tell her
That you have no love to give her
Then she gets you on her wavelength
And she lets the river answer
That you’ve always been her lover
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that she will trust you
For you’ve touched her perfect body with your mind.

And Jesus was a sailor
When he walked upon the water
And he spent a long time watching
From his lonely wooden tower
And when he knew for certain
Only drowning men could see him
He said « All men will be sailors then
Until the sea shall free them »
But he himself was broken
Long before the sky would open
Forsaken, almost human
He sank beneath your wisdom like a stone
And you want to travel with him
And you want to travel blind
And you think maybe you’ll trust him
For he’s touched your perfect body with his mind.

Now Suzanne takes your hand
And she leads you to the river
She is wearing rags and feathers
From Salvation Army counters
And the sun pours down like honey
On our lady of the harbour
And she shows you where to look
Among the garbage and the flowers
There are heroes in the seaweed
There are children in the morning
They are leaning out for love
And they will lean that way forever
While Suzanne holds the mirror
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that you can trust her
For she’s touched your perfect body with her mind.

 

Suzanne ( version 1 scénique)
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen
Enregistrement public

 

Suzanne
Suzanne t’emmène chez elle près du fleuve
Tu entends les bateaux au loin
Tu peux passer la nuit avec elle
Et tu sais qu’elle est à moitié folle
Mais c’est pour ça que tu veux être là
Elle te sert du thé et des oranges
Venus directement de Chine
Et juste au moment où tu veux lui dire
Que tu ne peux pas lui donner d’amour
Elle t’embarque sur ses ondes
Et laisse le fleuve répondre
Que tu as toujours été son amant
Et tu veux partir avec elle
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais qu’elle te fera confiance
Car elle a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Et Jésus était un marin
Quand il a marché sur l’eau
Longtemps il a veillé
Sauvage du haut de sa tour de bois
Et quand il a eu la certitude
Que seuls les noyés pouvaient le voir
Il a dit « Ainsi tous les hommes seront des marins
Jusqu’à ce que la mer les délivre »
Alors qu’il était lui-même brisé
Bien avant que le ciel ne s’ouvre
Abandonné, presque humain
Il a sombré comme une pierre sous ta sagesse
Et tu veux partir avec lui
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais que tu lui feras peut-être confiance
Car il a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Suzanne te prend par la main
Elle t’emmène jusqu’au fleuve
Elle porte des haillons et des plumes
Provenant de l’Armée du Salut
Et le soleil se déverse comme du miel
Sur Notre Dame Du Port
Et elle te dit où regarder
Parmi les ordures et les fleurs
Il y a des héros pris dans les algues
Il y a des enfants épris de matin
Ils s’inclinent devant l’amour
Et resteront ainsi à jamais
Tandis que Suzanne tiendra le miroir
Et tu veux partir avec elle
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais qu’elle te fera confiance
Car elle a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Traduction française : Sabine Huynh

 

 

Suzanne
Version 2 ( Album studio)
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen