Boris Vian par Reggiani | Arthur où t’as mis le corps ?

 

 

 

 

 

Auteur, compositeur : Boris Vian
Interprète : Reggiani

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Réveiller une langue morte, c’est réanimer un monde, un imaginaire abolis, ainsi ceux de Boris Vian, sa cohorte de personnages baroques, témoins ces «porteur de poivre ou joueur de flûtiau bourru », qui se déplacent en « phatéon Bougre. Ils se vêtent de chemises de Zéphyr blindé et se parfument avec Fleur de Souffre de Vieuxcopain, poumpernicayle ou Brouyards de Lenthérite. Ils mangent du chocolat à la sapote, du pescador mariné, de la blanquette de veau marin et boivent du Grave’s Ghost ou du Reglingot 1934. Ils dansent le biglemoi, jouent à la pouillette, au retroussis ou à la saignette. Leurs animaux de compagnie ont nom andouillon, bouzillon, coucou à gaufres, maliette, écubier, mackintosh. La végétation se manifeste à eux sous la forme de morgline, d’hemlock, de pruche, de petoufle, de cardavoine ou de gratte-menu des Tropiques. »

Bacchanales phraséologiques ultimes, «quand ils meurent, c’est de l’échancelle ou d’un hipparion de l’ovaire, à moins qu’ils ne décident de se suicider au cyanure des karpates. »

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Ingénieur de formation, diplômé de l’École Centrale, après quelques années d’exercice, il se consacre à la musique et à l’écriture. L’anagramme de «Bison Ravi» est surnommé encore le « Prince de Saint-Germain des Prés ».

L’identité de Vernon Sullivan est aussi mouvante que les frontières convenues par-dessus lesquelles il s’évertue allègrement à passer, des arts mineurs ― broussailles de la chanson ― aux arts majeurs de la littérature et de la musique.

Son premier recueil de poésie Cantilènes en gelée est publié aux Éditions Rougerie en 1948.

Avant lui, de l’arbre né du piquage entre les arts mineurs et majeurs étaient bien sorties quelques rares pousses sauvages, jamais pourtant avec telle fièvre créatrice pour donner pareils rameaux.

Boris Vian réussit un travail d’entrelacement inégalé. Évitant le piège d’une justification, il se démultiplie simplement, dans des registres jusque-là jugés  contraires, avec un naturel déroutant.

En vingt ans, c’est un feu d’artifices qui se joue d’expressions multiples : une dizaine de romans, de pièces théâtrales, de nouvelles, de poésies, d’opéra, de scénarios, de traductions ; joueur de jazz, critique musical averti, Boris Vian tenait pour essentielle son activité d’auteur, compositeur et interprète ; il a plus de deux-cents chansons à son actif.

Il meurt à trente-neuf ans lors de la projection tirée de son roman J’irai cracher sur vos tombes, terrassé par une crise cardiaque après le début du film.

Il a voulu sa tombe sans mention d’identité. Le Collège de Pataphysique annonce «la mort apparente du Transcendant Satrape.»

Sa reconnaissance est posthume mais profonde.

Aux côtés de Michaux, quoique dans une moindre mesure, je le tiens pour l’un de ces écrivains qui ont su le mieux nous mettre sur la voie d’une modernité dont nous avons tant de mal à relever le défi.

Sylvie-E. Saliceti