Marceline Desbordes- Valmore par Benjamin Biolay | Les séparés

 

 

 

Yves Bonnefoy, dans la préface qu’il consacre aux poèmes de Marceline Desbordes- Valmore insiste sur un malentendu affectant la réception même de l’oeuvre : à vouloir la rattacher au courant certes romantique du siècle et de l’environnement artistique auquel elle appartient, a-t-on assez mesuré son projet, puis sa réalisation d’une poésie « absolument moderne » ? Or, moderne elle l’est au moins à trois titres : du point de vue de la parole féminine portée dans un univers d’hommes. Du point de vue également d’une musicalité qui inscrit l’auteure dans une précoce modernité rimbaldienne.

Pour preuve, ses premiers poèmes aux alentours de 1813 sont aussitôt mis en chanson; aussi naïfs soient-ils — naïfs, bien sûr ils le sont — ils n’en annoncent pas moins selon Bonnefoy  » le chemin par lequel les chansons paysannes que Nerval va entendre aussi, cherchent la conscience moderne, celle de Rimbaud ou de Mallarmé. Et ils ont d’ailleurs quelquefois déjà une aisance du rythme, une rapidité d’eau qui court, qui sont la joie même de l’esprit vivant non l’immédiat, j’ai dit qu’il n’y en a pas, mais les grandes médiations simples qui constituent une terre. »

La simplicité est la troisième qualité qui invite à considérer l’auteure des Roses de Saadi comme  déjà inscrite dans la modernité rimbaldienne :  » l’imaginaire a eu lieu, l’Occident, la modernité ont altéré le rapport au simple, la parole n’est plus naturellement l’évidence, mais les choses sont là toujours, le jardin a gardé sa forme… »

Voici proposée une seconde version des Séparés, toujours sur la composition musicale de Julien Clerc, mais dans une autre interprétation, très réussie, d’un de nos auteurs, compositeurs, interprètes les plus prolifiques de sa génération : Benjamin Biolay. L’auteur de La superbe a le sens de la tradition cantologique — il vient de consacrer un album entier à Trenet — il affiche une nonchalance, une distance de la voix et des textes  qui souvent appellent la comparaison avec Serge Gainsbourg.

*

 

bioaly

Les séparés
Auteur : Marceline Desbordes- Valmore
Compositeur : Julien Clerc
Interprète : Benjamin Biolay

 

*

 

LES SÉPARÉS

N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon coeur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu … qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
c’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon coeur.
N’écris pas !

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies, Préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2010, p.73.