J’aime le mot «ravissement». Je n’aime pas sa sonorité, son côté rêche et benêt, son étendue. Mais j’aime sa double acception : ravi du temps, enlevé à l’instant présent, et par voie de fait ravi, heureux, ébaubi de beauté. «Le jeu nous ravit» avait dit un professeur de philosophie aux mains maigres, et il m’avait ainsi fait éprouver pour la première fois l’étrange polysémie du terme. Il y a ici quelque chose de l’ordre de Rimbaud, de Dante, de Claudel, quelque chose de la beauté par l’absence. Et une des manières de rapprocher la lecture du voyage est encore cette absence. (..)

Et Dostoïevski, justement, me ravit. Je lis L’Idiot à Ouagadougou et l’idiot ne me rend pas heureuse mais me sort du temps où je vis. Dans le silence vertical de la rue ouagalaise aux heures brûlantes, je vois s’élever une datcha, des calèches, des duvets de neige. D’élégantes dames très pâles se promènent dans leurs manteaux de fourrure au milieu des mamas noires suantes et colorées. Les jeunes hommes russes déchaînent leurs passions vers de jeunes Africaines aux courbes suaves. En vérité, les passions qu’on n’a pas la force d’exprimer ici, le bouillonnement intérieur qu’on tait faute d’air, faute d’espace, semble vivre chez ces quelques têtes brûlées, chez ces Slaves blancs lointains de papier. Je suis enlevée à moi-même. Ravie mais pas enchantée. Enchantée, je le suis à Adélaïde, dans la froide Melbourne de septembre. Je me lève dans l’aube grise pour lire dans une cour humide, à ciel ouvert; agréable pourtant, familière. J’ai peu dormi, la fête battait son plein, je dansais, je me montrais, la nuit était courte. Mais Frédéric m’attend. Je l’ai laissé hier soir dans un désespoir adolescent qui, je le comprends d’heure en heure, est infini. Mais je compte sur Flaubert pour que cet infini me ravisse. Je suis dans une cour grise. L’air humide attaque mes joues ensommeillées. Un thé chaud à la main, une lampe radiateur. L’Éducation sentimentale me berce. J’oublie que je suis malade, j’oublie que je suis jeune, lointaine et absente. la maladresse de Frédéric me renvoie à cet instant où si ombre, si semblable à lui, si paradoxale, je ne peux lire que lui. Je ne cherche pas à ne pas être paradoxale d’ailleurs, au contraire. Je cultive. J’aime, je danse, virevolte, enivre et échappe. Pour être la liseuse attentive, l’intellectuelle absente, la figure de la jeune fille qui lit, à l’aube suivante. Quand je me rappelle encore des lectures de voyage, des lectures qui rapprochent du monde en faisant semblant de nous en ravir, elles produisent souvent le même effet. Tu lis ? Oui. Je lis. Je lis Ella Maillart Parmi la jeunesse russe à Kiev. Elle traverse quelques villes que je viens de quitter, puis se ballade. Nous nous rejoignons en Ukraine. Je vois son bateau arriver sur le port d’Odessa. Je compare sa description des grands escaliers à ce que je vois. Tout a changé, Ella. Mais il ne faut pas s’en attrister. Je suis certaine que tu y aurais trouver du bon. Je lis Ella dans ma petite chambre toute rose au huitième étage de la banlieue de Kiev. Je lis avec le ravissement délicieux des heures qui passent. La lumière fait le tour de la pièce puis s’en va. Elle revient le jour suivant, et le jour encore d’après, et les jours passent ainsi à attendre un être que j’aime dans une solitude ravie. Je lis quelques poèmes de Char et de Tardieu avec un autre être que j’aime sur le balcon de Barni, en Italie du Nord. L’elliptique poésie s’accorde à ces moments, à ce silence, à cette émotion du vide. Je lis encore Houellebecq en Inde. Duras en Hongrie, et un peu les auteurs des lieux que je traverse. Un peu Karen Blixen au Danemark, un peu Arto Paasilina en Finlande, mais en ce qui me concerne la question n’est pas l’adéquation à un lieu, à une pensée. Toute lecture s’articule en ressemblance ou en contraste avec le lieu que j’habite à ce moment. Toute lecture est question de défi : cela me ravira-t-il ? Et qu’advient-il de soi quand on se ravit du ravissement qu’est déjà le voyage ?

Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade, Zoé Poche, 2013, pp.21 à 25.

 

 

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