Anne Sexton 45 MERCY STREET

 

 

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45 MERCY STREET

 

In my dream,
drilling into the marrow
of my entire bone,
my real dream,
I’m walking up and down Beacon Hill
searching for a street sign –
namely MERCY STREET.
Not there.

I try the Back Bay.
Not there.
Not there.
And yet I know the number.
45 Mercy Street.
I know the stained-glass window
of the foyer,
the three flights of the house
with its parquet floors.
I know the furniture and
mother, grandmother, great-grandmother,
the servants.
I know the cupboard of Spode
the boat of ice, solid silver,
where the butter sits in neat squares
like strange giant’s teeth
on the big mahogany table.
I know it well.

Anne Sexton, 45 MERCY STREET, Linda Gray Sexton, 1976.

 

*

45, rue de la Miséricorde

Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.

J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre
pareils à des dents de géant
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines
priant doucement mais avec ferveur
devant le lavabo,
à 5 heures du matin,
à midi
somnolant dans son fauteuil à bascule branlant,
et grand-père siestant dans le débarras,
grand-mère sonnant la cloche pour appeler la servante du rez-de-chaussée,
et Nana berçant Maman avec une fleur gigantesque
sur son front pour couvrir la boucle
de quand elle était bonne et de quand elle était…
Et où elle fut engendrée
et dans une génération
la troisième qu’elle aura engendrée, moi,
avec la semence de l’étranger s’épanouissant
dans une fleur appelée Horrible.

Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi
et un mari
qui s’est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.

Ferme les persiennes –
je m’en moque !
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro,
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?
Qu’est-ce que ça peut lui faire à cet avare
qui veut posséder le passé
qui est parti sur la barque des morts
et m’a laissée avec seulement du papier ?

Pas là.

J’ouvre ma pochette,
comme une femme le ferait,
des poissons y nagent
entre les dollars et le rouge à lèvres.
Je les sors de là,
un par un
et les balance sur les plaques de rue,
et je jette mon sac à main
dans le fleuve Charles.
Puis je réalise mon rêve
et je fais claquer contre le mur en ciment
du calendrier maladroit
dans lequel je vis
mon existence
et ses carnets
hissés hors de là.

Traduction française de Sabine Huynh

Mercy street by Elbow

Mercy street par Peter Gabriel

 

 

 

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