Anna Akhmatova | Auprès de la mer


 

 

 

Auprès de la mer

I

Les baies taillent la côte basse,
Les voiles s’enfuient sur la mer,
Au soleil je sèche mes nattes
Emplies de sel,
Loin de la terre,
Sur une pierre plate,
Un poisson vert nage vers moi,
Vers moi vole une blanche mouette,
Je suis insolente, mauvaise,
Radieuse et ne sais pas
Que le bonheur c’est ça.
Dans le sable j’enterre
Ma robe jaune :
Que le vent ne l’enlève,
Qu’un rôdeur ne l’emporte
Et dans la mer je m’éloigne,
Couchée sur la vague
Noire et chaude.
Au retour, un phare à l’est
Peint sa lumière
Puis l’efface.
Et aux portes de Khersonèse
M’a dit un moine :
«Que fais-tu dans la nuit ? »

Les voisins le savent : je sens l’eau.
Et s’ils creusent un nouveau puits,
Ils m’appellent pour trouver l’endroit,
Ils ne bossent pas pour des briques,
Je ramasse aussi des balles françaises
Comme des champignons et des airelles,
Et dans ma robe je rapporte
Des morceaux de bombes rouillés.
L’air important je dis à ma soeur :
« Tsarine je ferai construire
Six canonnières et six cuirassés,
Afin de défendre mes baies
Jusqu’à Fiolent » …
Et le soir au pied de mon lit,
Devant l’icône sombre je prie:
Que la grêle ne hache pas les cerises
Et que l’on pêche toujours du gros poisson,
Et que le rusé vagabond
Ne remarque pas ma robe jaune.

Anna Akhmatova, Auprès de la mer, Traduction Christian Mouze, Harpo &, 2009.

 

 

 

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