Pour le plaisir, et le chaud /froid avec Christiane Singer, à réécouter ici et maintenant : Juliette et sa Tyrolienne haineuse.

Puis à relire Dorothy Parker : je hais les Femmes / elles me portent sur les nerfs. C’est que je cherchais, voyez-vous, un début de dialogue prometteur, d’une intelligence lumineuse pour la journée de la femme. Le voilà.

S.-E. S.

 

 

« Je hais les Femmes :
Elles me portent sur les nerfs.

Il y a les femmes d’Intérieur.
Les pires.
Chaque instant est un paquet de Bonheur.
Elles respirent profondément
Et à grands pas se dépêchent de rentrer éternellement à la maison
Pour préparer le dîner.
C’est le genre
À dire avec un tendre sourire, « l’argent n’est pas tout ».
Toujours elles me présentent leurs robes,
Disant, « je l’ai faite moi-même ».
Elles lisent les magazines féminins et en essaient les recettes.
Oh combien je hais ce genre de femmes.

Puis il y a les Plantes Sensibles.
Les Paquets de Nerfs.
Elles sont différentes des autres; elles ne manqueront de vous le dire.
Il y a toujours quelqu’un qui foule leurs sentiments.
Un rien les blesse — profondément.
Leurs yeux sont pour toujours remplis de larmes. […]
Et puis il y a celles qui ont toujours des Problèmes.
Toujours. […]
Puis il y a les Bien Informées
Elles sont la peste. […]
Il y a celles qui naïvement ne comprennent pas
Pourquoi les hommes sont fous d’elles […]

Il y a les infailliblement de Bonne Humeur.
Généralement elles ne sont pas mariées.
Elles sont toujours occupées à faire de petits Cadeaux
À organiser des petites surprises.
Elles m’encouragent, comme elles, à toujours considérer le Bon Côté.
Elles me demandent ce qu’elles feraient sans leur sens de l’humour ?
Je rêve parfois de les tuer.
N’importe quel jury m’acquitterait.

Je hais les Femmes :
Elles me portent sur les nerfs. »

Dorothy Parker, Un chant de haine, in Olivier Apert « Women », Une anthologie de la poésie féminine américaine du XXème sicle, Poèmes traduits, choisis et présentés par Olivier Apert, Le temps des cerises, 2014, pp.113 à 117.

*

 

Voici une chronique jubilatoire, qui laisse filer — au gré d’une fantaisie bipolaire et massacrante — sa menue haine ordinaire. « Je hais les femmes », commence par avouer Dorothy Parker. On suppose à ce stade une frustration, une manie, une obsession … qui sait ?

Aussitôt elle enchaîne :

« Je hais les Hommes … Ils ont le don de m’irriter.
Il y a d’abord les Penseurs Austères :
on devrait faire une loi contre eux. […]
Et puis les Monsieur Muscle… […]
Et puis il y a ceux qui baignent dans le crime… […]
Et s’en remettent au Ciel qui décidera de leur sort…
Ah, si seulement j’étais le Ciel ! »

À ce moment précis du livre, dans la mesure où l’auteur vient de régler son compte aux hommes après les femmes — soit la somme d’une partie substantielle de l’humanité — on suppose raisonnablement que le message est plein, et l’encrier sec.

Erreur. « Je hais les actrices, précise-t-elle : elles aussi me portent sur les nerfs… »

Enfin cette avalanche à suivre :

« Je hais la famille : Elle me donne des crampes d’écriture !

Il y a d’abord les Tantes…
Même les meilleurs d’entre nous en ont ! […]
Et puis aussi les belle sœurs, […]
Et enfin les maris…
Cette croix que porte la femme blanche ; […]
Et chaque fois que vous sortez vous payer du bon temps
Vous tomber sur eux…
Si seulement quelqu’un pouvait les décramponner !
Je hais les Tire au flanc :
Encore des qui me portent sur les nerfs ! […]
Puis il y a les Socialistes,
Ces mauvais coucheurs professionnels […]
Je hais les Bohèmes : Ils piétinent ma morale ! […]
Il y a les Écrivains,
Les Publicitaires du Sexe, […]
Je hais le Bureau : Il parasite ma vie sociale […]
Je hais les Acteurs : Ils me gâchent mes soirées […]
Je hais les Raseurs : Ils tuent ma joie de vivre […]
Je hais le Théâtre : Il mord sur mon temps de sommeil […]
Je hais les Fêtes : Elles réveillent en moi ce que j’ai de pire […]
Je hais les Films : Ils me pompent […]
Je hais les livres : Ils me fatiguent les yeux… […]
Et puis il y a le Roman Réaliste,
Un étouffe-chrétien de cinq cents pages…
Poème grinçant
Je hais les Jeunes Loups : ils donnent un coup de vieux à mes artères […]
Je hais les Résidences d’été : elles gâchent mes vacances […]
Je hais les Épouses, trop de gens en ont…
Il y a les Ménagères-Hors-Pair, […]
Et puis il y a les Bonnes Petites Copines, […]
Elles vous gratifient d’un joyeux sourire
Et vous demandent ce que leur bonhomme ferait sans elles !
Je vous le donne en mille !
Je hais les Maris :
Ils me bouchent la vue. […]
Je hais les étudiants :
Ils sont toujours dans mes pattes… »

 

D’un bout à l’autre de cette litanie, la haine est clamée. Dansée. La joie éprouvée à ces chants de haine est si contagieuse que l’on poursuivrait volontiers la liste, aux côtés du vieux clown de Karach-Hamba, qui mangeait des oignons en buvant son café. Le clown sourit, en se fredonnant pour lui-même des chants de Kol-Nidre dans l’ombre. Comme la haine de D. Parker, son aversion est douée d’une vraie joie, et donc d’une force  subtile.

D. Parker jugeait que son texte avait vieilli. Je crois exactement le contraire, il n’a jamais été aussi actuel, l’hilarité se déclenche mécaniquement. Ce miroir de fantaisie haineuse pose en outre la question centrale de l’intention — intention invisible mais perceptible, essentielle en ce que, par exemple,  entre une piètre cuisinière et une empoisonneuse, il n’existe précisément qu’une différence d’intention.

*

 

Voici donc la haine, « le seul sentiment lucide » selon Lacan . Admettons qu’il s’agit moins de savoir de quoi l’on se moque, que de considérer avec qui l’on rit. La compagnie d’un djihadiste orthodoxe, par exemple, tarde à mettre en joie — une partie de Back Gammon à ses côtés me fait à peine pouffer, et je perds au fil de la partie ma «jovialité monacale ».

Au fond, l’absurdité du réel — insondable — fait osciller entre Beckett et Kertész. Kertész justement, en 1979 note dans son Journal de galère : «Créer une oeuvre littéraire, un produit organique et humain, aujourd’hui, ici, dans cette situation, est de toute façon un acte humoristique, pour ne pas dire comique. Est-il possible, aujourd’hui, ici, dans cette situation, de créer un produit organique et humain où l’humour, pour ne pas dire le comique de cet acte, serait absent ? »

De sa brûlante urgence, le besoin de poème appelle le rire dans une toute puissance dirigée avec soin : joie au centre de la citadelle, le coeur triste — l’esprit gai.

Écœurant ou libératoire : une dimension métaphysique préside à l’acte de rire, comme à l’acte de parler — l’humour est un art subtil. Il résiste mal à l’ordinaire. Voici aussitôt le poème drôle dégradé en crétinerie, et la seule question qui se pose : pouvons-nous aujourd’hui perdre notre temps, le sens et le désir de la langue à creuser la fange ?

Il faudrait inventer une tyrolienne haineuse, et la passer en boucle jusqu’à épuisement.

Sylvie-E. Saliceti

 

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