Etty Hillesum | La paix dans l’enfer

 

 

Etty (diminutif d’Esther) a 27 ans. Elle lit Rilke, les grands auteurs russes dont elle étudie et enseigne la langue. Elle est affamée de savoir. Le 9 mars 1941, elle commence un journal, sur les conseils d’un homme étrange, Julius Spier. S., comme elle le désigne, a été le patient de Jung. Il est chirologue, lit dans les mains comme l’analyste interprète les rêves. Il est plus âgé qu’elle. Sa bouche est « charnue et sensuelle », sa silhouette, écrit-elle, celle d’un taureau. Elle commence avec lui une thérapie. Etty, a priori, n’est pas une sainte. Elle goûte aux amours à trois, aux émois homosexuels. Elle aime la confusion des sentiments. Elle avorte d’un enfant dont on ne sait qui est le père. Elle se persuade mal que les jeux érotiques avec Spier ne sont pas des infidélités à Han, l’amant de longue date. Mais en elle une souffrance demande résolution, que la pulsion sexuelle n’obtient pas. Elle se compare à un disque de phonographe : « une aiguille acérée ne cesse de me rayer », se plaint-elle. L’avidité charnelle et intellectuelle tourne à vide, elle se sent victime d’onanisme. Pourtant, elle veut autre chose que l’amour fusionnel auquel les femmes devraient, selon elle, renoncer. Des symptômes signalent son malaise : maux de tête, de règles, indigestions… Quelque chose ne passe pas. Il y a urgence, écrit-elle, à sortir du « problème homme-femme-lit ». Sans qu’on saisisse comment, Etty change. Est-ce l’effet de Spier, des événements de plus en plus tragiques qu’elle évoque avec calme – l’obligation du port de l’étoile jaune, la grande rafle d’Amsterdam, les bombardements –, de cette discipline à laquelle elle se soumet – « Seigneur », prie-t-elle, « donne-moi au petit matin un peu moins de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique » –, ou d’une grâce de ce Dieu dont elle apprend à dire le nom ? Le journal se fait champ de bataille. L’insatiable curiosité ferraille avec le désir d’amour. Le baiser, de dévoration, se convertit en respiration à deux. L’espace vital se rétrécit, celui de l’âme grandit. Etty comprend qu’il n’est pas de vie intérieure qui protège de l’extériorité. Il n’y a qu’une steppe où l’âme galope, tel le Cavalier de Gustave Moreau. Elle cherche le contact avec la terre nue, d’où provient toute élévation. Le corps devient trop étroit pour le désir dépouillé. Elle se découvre des « obligations morales ». L’énergie sexuelle s’ouvre à la force concrète de l’écriture. Etty souhaite devenir écrivain. Elle cherche l’expression juste, relève ses maladresses avec coquetterie. Elle s’en dit incapable, pourtant elle met déjà en œuvre l’art poétique qu’elle conçoit. Il faut écrire, dit-elle, comme les Japonais peignent leurs estampes, de sorte que chaque mot, comme une pierre milliaire, mesure le silence dont il naît. Il ne suffit pas d’avoir un sujet, mais d’être assez concentré pour donner forme au monde. Elle envisage parfois de ne pas écrire, quand la présence des choses délivrées de l’angoisse lui suffit. Dans son journal, le réel affleure, quand elle acquiesce au il y a. Il y a la guerre, il y a le meurtre, il y a les fleurs écrit-elle avec humour : lys du Japon, géraniums, bleuets, pois de senteur, jasmin… Ces fleurs, écrit-elle avec humour qui, « depuis qu’un quinquagénaire corpulent et sans élégance, dont le crâne commence à se dégarnir, est entré dans [sa] vie, […] se sont mises elles aussi à y jouer un grand rôle ». Le il y a soutient tout, sans différence : « Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » Tout est également bon et mauvais. Ce n’est pas de l’optimisme. Affirmer que chaque jour est bon n’est pas voir le bon côté des choses, expression qui lui « répugne ». Il dépend de chacun que le mal ne soit pas. Elle voit ce mal avec une lucidité confondante. Etty pressent ce qui attend les siens. La quête de l’absolu n’est pas un largage en solitaire. Le vide qui apparaissait dans l’angoisse, figure du manque et de l’insatisfaction, devient vivant, vaste espace où tout est accueilli et par lequel Etty se trouve en solidarité avec tous. Ce vide qui permet la plénitude n’est pas lointain du Vide de la philosophie et de l’art chinois, dont François Cheng écrit qu’il n’est pas un no man’s land, « quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant […]. Il constitue le lieu par excellence où s’opèrent les transformations, où le Plein serait à même d’atteindre la vraie plénitude». Le vide que creuse Etty est aussi agissant, il la lie puissamment aux autres et à leur destin.

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Intellectuelle agnostique malgré des origines juives, elle recherche les voies de l’âme. Elle retrouve d’elle-même, grâce à son intuition et son intelligence, les vérités des sagesses anciennes. Elle lutte contre sa dépression, s’intéresse à la psychologie. Son écriture est vigoureuse, ironique, loin des traités d’oraison et des manuels de piété. Dans l’incompréhensible tourmente qui frappe l’Europe, elle trace un chemin lumineux, à la fois singulier et héritier d’une longue tradition spirituelle. La dernière année de sa vie, elle lit Maître Eckhart. Elle pressent, dans des pages d’une grande beauté, ce que le mystique rhénan disait du détachement. Il faudra attendre 2008 pour découvrir, en France, les onze cahiers des journaux et les lettres rassemblées grâce aux familles des amis d’Etty. Sa vivacité, sa juvénilité y apparaissent plus encore, et cet extraordinaire approfondissement qui, en dix-huit mois, la conduit à la paix quand tout tremble. Alors étudiante en droit, Etty Hillesum s’installe en 1936 chez Han Wegerif, un comptable, pour y diriger le ménage. Elle y vivra jusqu’en juin 1943. Han et Etty deviennent amants, malgré leur grande différence d’âge. La jeune femme étudie aussi les langues slaves et manifeste un intérêt pour la langue maternelle de sa mère, le russe. Celle-ci avait quitté la Russie après un pogrom. Interdite d’enseignement à l’université, Etty continue de donner des cours particuliers de russe chez Wegerif. Elle partira à Auschwitz avec une Bible et une grammaire russe. Mais Rilke demeure la référence lumineuse des années où elle rédige son journal.

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«Mélodiquement le monde roule de la main de Dieu » : toute la journée ces mots de Verwey m’ont trotté dans la tête. Moi aussi je voudrais «rouler mélodiquement de la main de Dieu ». Et maintenant, bonne nuit.

 

Etty Hillesum, La paix dans l’enfer, Textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Collection Points Sagesses, Série Voix Spirituelles, Éditions Points, 2013.

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